Et si certains métiers devenaient, par choix collectif, hors d’atteinte de l’intelligence artificielle ? C’est l’idée défendue par Bill Gates, cofondateur de Microsoft, qui appelle désormais à créer des « emplois réservés aux humains » et à taxer le recours massif à l’IA en entreprise. Une sortie remarquée, tant elle tranche avec le discours optimiste que le milliardaire tenait encore l’an dernier sur les bénéfices de cette technologie pour l’humanité.
Dans un entretien accordé au New York Times fin août, Bill Gates a expliqué ne pas aimer « annoncer de mauvaises nouvelles » ni dire qu’une innovation peut avoir des conséquences globalement négatives, « mais nous y sommes ». Il affirme vouloir engager sa réputation sur le fait que l’intelligence artificielle se révélera, selon lui, très néfaste pour l'emploi si rien n’est fait pour encadrer sa diffusion. Ce virage rhétorique intervient alors que plusieurs grandes entreprises, dans des secteurs aussi variés que la restauration collective ou la logistique, annoncent des réorganisations en lien avec l’automatisation de certaines tâches.
Le cœur de la proposition repose sur une analogie empruntée à l’écologie : de la même façon qu’une réserve naturelle interdit certains aménagements pour préserver un écosystème, une réserve d'emplois humains consisterait à exclure délibérément l’IA de certains postes, même si elle en était techniquement capable. Bill Gates cite la garde d’enfants et les fonctions de juré comme des exemples de rôles où la présence humaine reste, selon lui, irremplaçable. D’autres secteurs, comme l’éducation ou la santé, feraient l’objet d’un modèle hybride : les professionnels continueraient d’exercer, mais en s’appuyant sur des outils d’IA pour augmenter leur capacité de travail plutôt que pour s’y substituer.
Le dispositif prendrait deux formes distinctes : certains métiers resteraient durablement fermés à l’automatisation, tandis que d’autres bénéficieraient d’une protection temporaire, le temps de permettre aux salariés trop avancés dans leur carrière de se reconvertir. Cette gradation vise à répondre à une critique fréquente adressée aux mesures de protection de l'emploi : leur rigidité face à des mutations technologiques rapides.
Au-delà des emplois réservés, Bill Gates propose un second mécanisme : une taxe sur les robots. Le raisonnement est simple : lorsqu’une entreprise embauche un salarié, elle paie des cotisations sociales ; lorsqu’elle achète un robot ou un logiciel automatisé, cette dépense est généralement déductible comme un investissement classique. Le système fiscal actuel inciterait ainsi, de fait, à remplacer les humains par des machines. Une taxe viendrait rééquilibrer cette incitation, tout en finançant des dispositifs de formation et un filet de sécurité renforcé pour les travailleurs concernés.
Le milliardaire évoque également une seconde piste, une taxe sur les « jetons » d’intelligence artificielle — c’est-à-dire sur l’unité de calcul consommée par les modèles génératifs — qui renchérirait le coût du remplacement d’un salarié par un agent ou un outil d’IA, et alimenterait un fonds d’accompagnement pour les personnes ayant perdu leur emploi du fait de l’automatisation.
Bill Gates plaide enfin pour la création d’une agence internationale de supervision de l’IA, inspirée du modèle de l’Agence internationale de l’énergie atomique ou de l’Organisation de l’aviation civile internationale. L’idée avait déjà été évoquée à la mi-juin, lors du G7 d’Évian, par plusieurs dirigeants du secteur, dont les patrons d’OpenAI, Anthropic et de la filiale IA de Google. Cette convergence de discours, venant à la fois d’acteurs industriels et de figures historiques de la tech, illustre une prise de conscience croissante des risques associés à une diffusion non régulée de l’IA générative, dans un contexte où la course aux investissements technologiques s’accélère entre grandes puissances économiques.
Pour un salarié, la mise en œuvre de ces propositions modifierait plusieurs équilibres : le coût comparé de l'embauche et de l’automatisation, la vitesse de transformation de certains métiers, et l’accès à des dispositifs de reconversion financés par la fiscalité des entreprises. Pour une entreprise, cela impliquerait d’intégrer un nouveau paramètre dans ses choix d’investissement technologique, alors que jusqu’ici l’automatisation restait presque toujours fiscalement plus avantageuse que l'embauche. Ces propositions restent toutefois, à ce stade, des pistes de réflexion : aucun gouvernement ni aucune institution internationale ne les a formellement reprises à son compte, et leur mise en œuvre supposerait une coordination fiscale complexe entre pays, comparable à celle déjà nécessaire sur la fiscalité des grandes entreprises du marché du travail.
Reste une idée reçue à corriger : réserver des emplois aux humains ne signifie pas freiner l’innovation elle-même, mais orienter son usage vers des tâches où elle apporte un gain réel, sans effacer les dimensions relationnelles ou de jugement qui restent, pour l’instant, difficiles à automatiser.
Pour suivre les autres mutations technologiques en cours, notre rubrique High Tech – Numérique et notre rubrique Finance – Economie regroupent nos derniers articles sur le sujet.
Il s’agit d’un poste que la société choisirait délibérément de préserver de l’automatisation, même si l’IA était techniquement capable de l’exercer, à l’image d’une réserve naturelle protégée des aménagements.
Elle viendrait compenser le déséquilibre actuel entre le coût fiscal de l'embauche, soumise aux cotisations sociales, et celui de l’achat d’un robot ou d’un logiciel automatisé, généralement déductible comme un investissement.
Non, il s’agit à ce stade d’une proposition, portée notamment par Bill Gates et plusieurs dirigeants du secteur technologique, qui s’inspirerait du fonctionnement d’organisations comme l’Agence internationale de l’énergie atomique.
France 24 —
TechCrunch —
CNBC
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